Solo Album


Notes alphabétiques roumaines
Extraits en français et en allemand



Solo Album est un abécédaire et le récit d’un voyage en Roumanie que j’ai fait en 2018. Il s’ouvre sur les mots Aube, Abflug et sur un lieu à la beauté sale, parcellaire et racoleuse, le pont qui surplombe la station de S-Bahn Hermannstrasse dans le quartier de Neukölln à Berlin, atterrit 2 heures 10 plus tard à Bucarest, s’infiltre à travers les voyelles de l’aéroport Henri Coanda et fait une première embardée à la lettre D, point de départ de toutes les déviations possibles, géographiques, thématiques, narratives.

Des extraits de Solo Album ont été publiés dans le magazine littéraire berlinois Stadtsprachen en français et en allemand.
La traduction a été réalisée par Ina Böhme.


En février 2019 Solo Album a été invité aux Rencontres de Bienne en Suisse.

Ce texte est en cours d’achèvement.










A


Aube. Abflug. Le pont qui enjambe les lignes du S-Bahn émerge péniblement de la nuit. Façades brouillées à l’encre de chine, rêves troubles, inachevés, mal essuyés.
Le jeune homme allongé sur le carrelage de la station, en haut des escaliers mécaniques, se tourne dans son sac de couchage. Les yeux fermés, la bouche close, il dort et son visage pourrait être celui d’une femme.
Soupir.
De longues mèches de cheveux blonds s’échappent du sac de couchage, s’enroulent et se déroulent sur le sol comme des serpents de contes de fée, fuyant l’histoire qui se pelotonne tout au fond du sac, là-bas, au loin, dans le noir.
Märchenprinz.
Je me souviens du jour où je l’ai vu pour la première fois. Même endroit, même position, même abandon.
Schlangenprinz. 
Depuis combien de jours a-t-il fait de ce lieu de passage sa chambre à coucher ? A quel moment décide-t-il, chaque soir, d’étendre son sac de couchage, d’enlever ses baskets et de se glisser subrepticement dans son lit ? Attend-t-il un moment particulier pour le faire ? Un trou dans les horaires du S-Bahn? Un vide entre les montées et descentes irrégulières des passagers ?
Depuis combien de nuits ne se déshabille-t-il plus pour s’endormir, n’enlève-t-il plus son pull, son t-shirt, ses chaussettes, son pantalon, son slip, son portefeuille, ses papiers, une photo, son téléphone, un dé, une page de livre arrachée, un jeu de clés ? Depuis combien de temps ne fait-il plus attention à tous ces regards qui chaque soir lui arrachent cet instant d’intimité?
Un dé ?
Soupir.
Sur le carrelage raturé du S-Bahn, le jeune-homme aux longs cheveux blonds se tourne dans son sommeil. Il dort et son visage pourrait être celui d’une femme. Schlampe !
La faune matinale et vacillante, portée par les escaliers roulants, remonte en flux irréguliers du quai de la station pour disparaître, muette, domptée, quelques secondes plus tard, dans les rues de Neukölln ou s’agglutiner sur le bitume sale de l’arrêt du bus M44 qui les emportera plus loin encore, vers les banlieues grises et vertes de Britz et de Rudow. Personne ne fait attention au jeune-homme sauf cette voix qui déchire l’atmosphère anonyme de la station.
Schlampe ! Kieck mal, sie ist wieder da. Die Schlampe schläft !
Soup
Je me souviens de cette nuit d’été où un Rom s’était mis à chanter au même endroit, exactement là. Il faisait chaud, l’air était doux, léger. Il s’était arrêté et s’était mis à chanter. Comme ça. Pas pour faire la manche, pas pour gagner sa vie, mais simplement pour saluer la journée qui venait de s’écouler. Demain, il y en aurait une autre et encore une autre et encore une autre. Mais cette nuit, il était ici. Chez lui.
Schlampenprinzen.
Et le cortège halluciné des ordures de la nuit, cohortes de peurs aigres, de sueurs alcooliques et de coups paumés, se désagrège derrière moi.
Soupir.
Je dévale les escaliers qui mènent aux quais du S-Bahn.
Berlin,
Hermannstrasse,
Balbutiements du jour.



B


Berlin-Schönefeld. Ich gehe auf dem Rollfeld des Flughafens. Noch lähmt die Hitze nicht die Atmosphäre des Tages. Zwei Arbeiter greifen nach unserem Handgepäck und katapultieren es auf einen Anhänger. Blam! Blech! Blasser Schimmer des Morgenlichts.
Die so entlasteten, noch von Dunkelheit umhüllten Fluggäste schwärmen ein letztes Mal an die frische Morgenluft, schwanken über die Stufen der Gangway, ehe sie Arme und Beine verrenken und sich mit ihrem Sitzplatz begnügen.
Der Motor seufzt, das Flugzeug hebt ab und hinterlässt einen schnurgeraden weißen Streifen.

Cyanblauer Himmel. 
Coagulation de ciel.



C


Coandă.
Le mot s’étale en grandes lettres blanches sur la façade de l’aéroport de Bucarest où l’avion vient d’atterrir.
C percute dans un claquement sec le coassement paresseux du O dans le A, qui s’enfle et s’étire dans l’absence évidente de toute résistance sonore et se déverse à bout de souffle dans le delta du D qui se dérobe, A à nouveau affleure dans un clapotis vocal aux résurgences fluviales et aquatiques et me laisse lasse, les bras ballants et sans comprendre, telle une carpe aphone dans une rivière atone et dépourvue de courant.

(...)

Calea Vittorei, Bulevardul Magheru, Piața Universități, Lipscani, das über meine Lippen huscht wie ein ausgemergelter Hund durch die Mülltonnen eines Innenhofs, auf der Suche nach etwas Kostbarem, um sich damit den Wanst vollzuschlagen. Mein Staunen über die winzige, von einem verwitterten Gebäude in die Enge getriebene Kirche auf einem großen Boulevard, dessen Namen ich vergaß, die schon für sich allein das zauberumwobene Bukarest verkörpert. Bukarest, zum ersten Mal im Winter. Oana und ich gehen Seite an Seite, unsere Schritte versinken im Schnee. Ich sehe, wie sie auf ein kleines Haus mit seitlichem Eingang zeigt. Das Haus da ist ganz typisch für Alt-Bukarest. Ich höre ihre Stimme, ich lausche nicht ihren Worten. Es gibt nur noch wenige solcher Häuser. Ich bin so froh, mit ihr zusammen hier zu sein. Wenn du willst, gehen wir heute Abend zu Pizza Hut. Ich sehe sie an, sie trägt einen graublauen Mantel aus Schafspelz, der ihr bis unter die Knie reicht. Sie haben gerade neu aufgemacht. Ich sage zu. Ich sage nichts. Ich sage es ihr nicht. Vor allem nicht, dass ich weder Pizza Hut noch Cheesy-Crust-Pizza noch Plakate mit amerikanischen Topmodels mag, die mich tyrannisieren und faszinieren und zur Verzweiflung bringen, weil sie so dermaßen schön sind, ich sage ihr nicht, dass ich lieber etwas von der Straße essen würde, auch wenn es draußen schmutzig ist, auch wenn es dort nichts gibt. Insbesondere sage ich ihr nicht, dass ich mit ihrem Land, Rumänien, soeben einen Liebesbund geschlossen habe.

(...)