Pourquoi je m’appelle ErmacoVa ?


Mon nom, ma filleliation


Mon nom m’a été donné à ma naissance. Il me définit, m’inscrit dans une filiation, un genre, un espace, mais il est, parce que je suis femme, provisoire.
Comment habiter ce nom qui ne m’appartient pas vraiment et comment en inventer un autre dans lequel je puisse m’essayer, me tromper, me raturer, me contredire, me détendre, me déployer et m’écrire ?


Ce texte a été publié
par le magazine Stadsprachen
en 2020.







A cinq ans,
je suis la fille de mon père.
Je porte son nom, sa filiation.
Il me colle à la peau.
Ma mère a abandonné le sien le jour de son mariage.
Combien de violences dans cet abandon?

A dix ans,
je traine mon nom comme une marque de fabrique.
Il roule en fiat rouge.
Je suis Made in Italy.
Je connais mes premiers problèmes techniques.
A l’école, les professeurs écorchent 
systématiquement mon nom.
Je souris, je corrige gentiment, j’attends.
Un jour, il ne sera plus mon nom.

A quinze ans,je m’enferme à clé dans la salle de bain.
J’ouvre le robinet d’eau chaude,
les mots glissent sur mon corps comme des bulles de savon.
I would prefer not to.
Je regarde les poils noirs de mon pubis.
I told you I would prefer not to.
L’anglais me colle à la peau.
Je me mets à nue, il me met en mots.
J’oublie mon nom, mon père, ma filiation.

A dix-sept ans,
je traine du côté de la Gare de l’Est.
J’écris trois nom sur un carnet défait,
Kiev, Moscou, Odessa.
Je me baigne dans le lac Ladoga.
J’ouvre les yeux sous l’eau,
le monde est flou,
moi surtout.
Киев, Москва, Одеса.
Trois mots pour m’inventer d’autres horizons.
Je déborde mon prénom.


A dix-huit ans, 
je perds mon carnet dans un caniveau.   
Les soleils noirs illuminent ma dépression. 
Je suis la fille de personne.
Je n’ai plus de nom.    

A vingt ans, 
je suis balayée par les vents.
Je prends l’avion pour Vilnius,
je pousse la porte du département de littérature russe,   
je bois de la vodka,    
j’aime les clichés,
les jonquilles poussent sur le bord des rues.   
Je souris.   
Déflagrations.   

Le russe me colle à la peau.   
Il pulse dans mes artères,   
il fleurit à l’intérieur de ma chair.   
Je n’ai pas d’explication.   
Des sons, des sensations.   
Autour de moi, il pleut des noms. 
 
Puis le temps passe.   
Je finis par m’accommoder de mon nom.   
Je me marie, je le garde.   
Hors de question de l’abandonner dans ces conditions.   
Je suis la fille de mon père,   
J’ai forgé son nom à ma manière.   

Un soir d’octobre 2019,   
sur la table de ma cuisine,   
je bricole le nom de jeune fille de ma mère.   
Un si beau nom.   
Je n’arrive toujours pas à avaler la violence de son abandon.   
Alors je remplace un R par un V.   
Juste pour essayer.   
Et tout à coup,
il est là.   
Ce nom qui n’appartient qu’à moi.   
ErmacoVa.
Mon nom,
Ma filleliation.