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Extraits    Aranie et le fil bleu




Aranie et le fil bleu est un nouvelle commencée en avril 2020, juste au début du premier confinement alors que les rues de Berlin étaient vides, les magasins fermés, le ciel bleu, sans nuage ni tracés d’avion. Tout semblait possible,un retour à la normale n’était pas une solution envisageable. Nous allions changer. Pour une fois, nous vivions tous ensemble la même chose. Et pourtant, il y avait en nous cette sensation de lent effondrement.

Puis, l’hiver est arrivé doux et pâle comme aucun hiver ne l’avait encore jamais été et la deuxième vague de contamination nous a pris de surprise avec de nouvelles restrictions, de nouvelles fermetures, le couvre-feu, le deuxième confinement.

Les lieux se sont éteints peu à peu, les rues ont glissé dans un espace indécis, la sensation d’effondrement s’est accentuée.Et le désir est arrivé, un désir différent, si différent qu’Aranie ne savait pas encore l’exprimer.


Pour en savoir plus sur Aranie, je vous invite à écouter le podcast des Autrices Fracasse ton mythe ici



A l’approche du soir, la ville s’effiloche. 
Comment aurais-je pu imaginer qu’en tirant sur le fil bleu
qui dépassait du trottoir,
un pan entier de la ville se serait effondré ?

                               
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Tôt le matin, Aranie se prépare pour sortir. Le ciel est encore infusé de nuit, l’air d’un souffle de fraicheur. Cela fait si longtemps déjà que les étés s’effrangent sans plus se défaire, devenir autre, automne, hiver. Et les vêtements chauds, oripeaux inutiles, encombrent les armoires et les greniers des particuliers, s’amoncellent sur les stands des braderies improvisées, débordent sur les trottoirs, recouvrent de leurs couleurs chatoyantes l’asphalte dénudé des rues. Pulls rouges, bleus, verts, cols roulés sombres, parkas étoilées, fausses fourrures, doudounes éclatantes, mohairs mélancoliques, cachemires, chimères, lambeaux d’étoffes défaites qui rappellent l’existence des saisons froides définitivement révolues.

(...)

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Avril 2020, il fait beau à Berlin. Les rues sont désertes, les magasins fermés. Aux antipodes, les glaciers fondent, les icebergs dérivent, le niveau des mers monte.
Il y a à peine quelques secondes, la trame de la ville semblait si dense, si serrée et maintenant je me tenais au bord d’un trou.
D’où sortait ce fil ? A quoi était-il relié ?
 
 
***


En bas de la rue Pasteur, là où, hier, dans la nuit, plusieurs maisons se sont effondrées, les habitants se rassemblent par petits groupes. Au bord de la faille, ils regardent au fond du trou pour essayer de voir ce qu’il reste de leur vieux quartier et aussi, probablement, pour s’assurer que ce qu’ils ont ressenti et le vide béant qui s’ouvre maintenant à leurs pieds, sont bien la conséquence d’un seul et même phénomène. Un glissement, un effondrement, la destruction inexplicable de ce qui semblait, la veille encore, si indestructible.

Des personnes couvertes de poussière remontent du trou, un peu étourdies. Elles disent que non le choc n’a pas été si terrible finalement. Que les bâtiments se sont écroulés doucement, sans faire de mal à personne.
« Comme s’ils coulaient, dit quelqu’un.
- Coulissaient, rajoute une autre. »
- Et c’était bien cela le plus étrange, ajoutent-t-ils tous, oui le plus étrange. Cette impression de douceur de l’effondrement.
- Les gens étaient restés calmes, explique une femme, ils étaient sortis de leurs appartements en silence et s’étaient instinctivement dirigés vers le haut. Comme pour sortir du métro.
- Nous nous sommes immédiatement adaptés à la situation, avait ajouté quelqu’un avec une pointe d’étonnement dans la voix, sans nous poser de questions.»
Et sur le moment ce bout de phrase avait paru si absurde, si déplacé que plusieurs personnes s’étaient mises à rire, puis s’étaient tues, subitement gênées.  

Tout à coup, une voix déchire l’air tendu du matin.
« Belloncée ! Belloncée ! »
Une voix que, tôt le matin, personne n’aurait voulu entendre.
« Belloncée ? Belloncée ?
Quelqu’un a vu ma sœur ? Ma soeur, Belloncée. »
La petite fille qui appelle sa sœur se tient debout au bord du gouffre. Elle appelle et attend avec angoisse une réponse qui ne vient pas.

(...)


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Trame : 
1. Ensemble des fils qui croisent transversalement ceux de la chaîne préalablement tendus sur un métier à tisser pour constituer une étoffe.

2. Structure, fond, enchaînement logique d’une chose organisée.


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