Etats de mes lieux



Séries et variations 

« Au sens le plus strict, le véritable souvenir doit donc, sur un mode épique et rhapsodique, donner en même temps une image de celui qui se souvient, de même qu'un bon rapport archéologique ne doit pas seulement indiquer les couches d'où proviennent les découvertes mais aussi et surtout celles qu'il a fallu traverser auparavant. »


Walter Benjamin,
Fouilles et souvenirs, fragment





Etats de mes lieux 


Faire des états des lieux, c’est empiler les différentes réalités les unes sur les autres et regarder où l’on se trouve et pourquoi.

C’est s’interroger sur soi et le monde et regarder comment nous bougeons ensemble, l’un vers l’autre, dans un flux continu de mots dits et retenus, de souffles expirés et inspirés.






Mon rapport à la langue et aux langues est matière à faire un premier état des lieux.



Je vis à Berlin, j’écris en français. Dans mon quartier,  on parle allemand, polonais, turc, arabe... Les langues s’entrechoquent dans la rue, se mélangent et créent de nouveaux assemblages.
Les mots issus de différentes langues se mettront-ils à bruire autrement lorsqu’ils se retrouveront réunis sur une même page ? 



C’est ce que j’explore avec les versions mono et stéréo d’un même texte.










Les lieux.
 
En avril 2020, le parc de Tempelhof se remplit de joggeurs et de joggeuses occasionnel*les. La ville vient de rouvrir ses portes après un premier mois de confinement, il fait beau et l’ambiance est joyeuse.Moi aussi j’enfile mon jogging et me lance sur la piste. Je courre et j’écris pour essayer de témoigner de notre état des lieux à ce moment donné.











Pour ce projet, j’ai reçu une bourse de recherche pour la littérature de langue non-allemande du Senat de Berlin.
Novembre et Décembre 2021.

















               


Variation Tempelhof 1


mono

Arnaud a une théorie, les joggeurs font partie d’une vaste communauté.
Quand il en croise un*e en plein effort, il ne manque jamais de lui adresser un signe de la main,
connivence élastique, phénomène de fluorescence. 
Arnaud en élasthan rebondit sur l’asphalte avec insouciance.


Walid court derrière le vélo de son copain,
sarment de vigne noueux, hors d’haleine, nerveux,
au rythme du vieux transistor brinquebalant sur le porte-bagage.
Vaincre et son visage se déchire sous l’effort divin,
Vaincre pour Walid toujours se conjugue au masculin.


Mehmet sourit à côté de son père, il a tellement joué au jeu vidéo.
Son ventre ballotte quand il court, ça le rend un peu malheureux.
Ses joues sont trop rebondies, toujours les mêmes moqueries.
Alors ce matin, il a éteint sa console, enfilé son jogging et dit Lütfen
en glissant sa main dans celle de son paternel.                                                       

Deux silhouettes sur l’herbe déroulent des tapis,
leurs prières s’élèvent dans les éthers.
Klaus tapote sur son portable.
Mehl gibt’s noch bei Aldi.
Un bourdon s’épanouit sur une fleur.
Les rues sont vides, le ciel bleu, sans stries, lumineux.

Tempelhofer Feld, un jour de la semaine, avril 2020




Variation Tempelhof 3

stéréo


Elle a troqué ses patins à glace contre des skates,
Schneeschauer, Raureif, Frost,
klimpernde Wörter am Winterhimmel.
Grande, légère, les cheveux blonds parsemés de blanc,
elle virevolte sur la piste,
pirouette auf der Flugpiste,
et s’élance

fliegt
        
            vor grünem Grund

                                        fliegt

                            les bras tendus par le plaisir

                                        fliegt

            Körper im Luft gestreckt

et atterrit

sous le regard indifférent des corneilles,
plumes sombres sur pelouse verte,
krächzendes Flügelschlagen, rollende Räder.


Sie glänzt, gleitet, glisse, sur la piste lisse de l’aéroport
immer wilder durch den Wind,
sourit au vent
Windaffine
s’envole
Wirbelwind
entrainant

              mit Elan

                      un homme d’à peine 40 ans,

                                                     en suspens

                                          son amant peut-être
                                           
                                                    en suspens

                       son élève,  ihr Verherer

und erdet
sur la glace noire du bitume.
Groß, hell, blondes Haar,
Lautes Vogelschaar.
Trois mots pour dire la valse blanche de l’hiver
neige, gel, frimas,
Sie hat ihre Schlittschuhen gegen Inline getauscht.    

Tempelhoferfeld, samedi 11h00, janvier 2021


















































Thérapie de choc avec le sous titre juste avant d’aller manger est sorti sur le podcast des Autrices de Berlin pour la 8ème Lesebühne - scène pour lire.


































Variation Tempelhof  4   

mono



Elle avale une gorgée d’air froid,
tend les muscles de ses cuisses,
dilate ses poumons.
Inspiration.
La sensation de piqûre se répand dans l’oesophage,
le froid brûle ses poumons.
Elle décolle à petites foulées,
coudes serrés contre le corps
rythme balancé.
Expiration.

Froid
            chaud
                        chaud
                                chaud

Froid

Les muscles se détendent.
Le cerveau se vide.
L’air circule.
Le corps se réchauffe.

Froid
            chaud
                        chaud
                                chaud

Froid

La piste défile sous ses pieds.
Balancements réguliers du corps,
coudes serrés, petites foulées,
elle entre en méditation.


Tempelhoferfeld, un autre samedi 12h30, janvier 2021





Thérapie de choc




Moscou, 1939.
Dans la nuit du 16 au 17 avril, ils sont 43 800 à attendre l’ouverture des grands-magasins.
Ils veulent tout acheter.
Ce qui nous choque d’abord, c’est le nombre, sa précision,
ce qu’il dit sur la réalité à un moment donné.

Saint Pétersbourg, 1994.
Elles sont des milliers près des stations de métro
Дунайская
Ки́ровский заво́д            
Электроси́ла
à battre le froid devant leurs minuscules étalages,
une paire de chaussette, un service à thé, des boucles d’oreille dorées.
Tout est à vendre.
112 625 entreprises d’état viennent d’être privatisées.
Les prix en Russie ont explosé.
Ce qui les choque, c’est la brutalité avec laquelle leur vie a été balayée.

Grande-Bretagne, 2009.
La revue médicale The Lancet publie une étude qui corrèle les réformes économiques au taux de mortalité de la population.
3,2 millions de morts, c’est probablement le nombre de victimes de la thérapie de choc en Russie.
Un chiffre imprécis, contesté, un essai de dire une réalité difficile à quantifier.
A la Columbia University, Jeffrey S. est horrifié,
à Chicago, Milton F. agacé.
Leur plan fonctionnait si bien pourtant sur le papier.

Berlin, Hermannstrasse, mai 2020.
Seule, ivre morte, allongée en travers de la chaussée,
elle attend.
Le coup sourd de la voiture au moment où elle percutera son corps.
Le choc qui va la réveiller.
La thérapie qui pourra la délivrer.
Elle n’a presque plus rien à perdre,
elle n’a plus personne où aller.
Tout est de sa faute,
elle n’avait qu’à mieux écouter, mieux travailler, mieux se plier.
Elle n’a qu’elle à blâmer.
Elle ne fait probablement pas le lien entre sa vie,
les thèses parues dans The Lancet en 2009,
les théories néolibérales de Jeffrey S. et Milton F. et la brutalité des réformes économiques mises en place dans les années 90 en Pologne par Leszet B.
Elle est trop jeune pour ça et, probablement, pas assez cultivée.
Alors elle se conditionne lentement au choc.
Ce que je me dis d’abord au moment où je la vois,
seule,
ivre morte,
allongée au milieu de la Hermannstrasse,
c’est que j’aurais préféré ne pas la voir,
ne pas m’approcher
ne pas la toucher,
ne pas l’aider à se relever,
mais que son corps est lourd et chaud
quand elle s’appuie sur moi pour marcher et
que son poids sur moi me fait l’effet d’un choc.

Berlin, Unterführung am Monbijoupark,
dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2020.
Il est seul lui aussi.
Il était.
Il s’appelait.
Il est né en Syrie,
Il est mort à Berlin.
Quand le couteau s’est enfoncé une deuxième fois dans son ventre,
son corps n’a pas tenu le choc.
C’était un adolescent,
il avait 13 ans.
Ce qui nous choque d’abord,
c’est son âge,
sa jeunesse,
ce que sa mort dit sur sa vie, sur la brutalité, sur la réalité à un moment donné.
Et ce qui me touche, moi, personnellement,
c’est que lui, je savais comment il s’appelait, qui il était.
Je le connaissais.
Sa mort quand je l’apprends me fait l’effet d’un électrochoc.


Berlin, Hermannstrasse, avril - novembre 2020



Il pleut



Debout devant la fenêtre,
je regarde la pluie tomber,
la chaussée mouillée, la couleur des parapluies.
Le rouge de ma cigarette
s’accorde au rose Adidas de la veste de la fille qui
sort de la bouche du métro,
court sur les pavés,
court pour s’abriter,
court, glisse et perd une tong,
tangue
en déséquilibre sur le trottoir,
son geste dans le vide
pour se rattraper,
se relever,
se retrouver.
Bref instant d’inutilité.

Au coin de la Silbersteinstraße
une voiture attend au feu rouge,
son toit est couvert
des feuilles et des fruits du tilleul
tombés à maturité.
Je vois l’arbre sous les feuilles,
la graine dans les fleurs,
le pied nu sur le trottoir,
le rose rouge du désir,
une cigarette grésille,
sur ma main,
une goutte de pluie tombe,
mouillée,
au bord des lèvres.
le présent s’esquive,
l’odeur du tilleul s’enroule
dans les volutes de fumée.

Elles arrivent en essaims silencieux, images de terre, de flaques, trainées de boue,
bribes de phrases vrombissantes,
bibelots, breloques, cadences, quittances, matière tourbe surgie
dans la lente incandescence des jours.
Il ne servirait à rien de les chasser.

Les gouttes de pluie glissent sur le pare-brise,
le feu rouge passe au vert,
la voiture démarre,
odeur collante du départ.
Je m’enfonce jusqu’aux cuisses
dans la matière clair-obscure
des souvenirs.

Je suis cette goutte de pluie qui s’écrase sur la chaussée,
cette fissure dans le trottoir, ce carton détrempé.
Je suis cette femme de l’autre côté de la rue, bris de voix, éclats de verres, fracas, tracas,
désenchantés,
et cette autre qui s’abrite sous l’auvent, plus jeune, pieds nus,
en veste rose Adidas.
Je suis des yeux le geste de sa main, le léger déséquilibre de son corps le matin,
impassible
à l’affût des souvenirs
qui tombent sur la rue comme des gouttes de pluie.
Je m’imbibe de leurs passés.

Et je suis cet homme
vieillissant sous sa douche
qui regarde le reflet pâle bleuté de sa peau,
dans le verre dépoli de la fenêtre,
l’arborescence délicate des veines,
vaines pulsations,
les gouttes d’eau perlent,
sur mon corps, mon ventre,
oubliée sa photo,
à elle,
se reflète,
si longtemps déjà,
dans les dessins de l’eau,
l’auréole rose foncée de ses seins,
le matin,
tunnel sombre,
moiteur du chemin,
je ne contrôle plus rien.
Sous le clapotis de l’eau
j’ai des pulsations, une érection.
Dans le miroir dépoli de la fenêtre,
je regarde ma cigarette se consumer.
L’image d’une tong s’évapore au dessus de la chaussée.

Kalite, Mira, Holzkohlengrill Restaurant, les enseignes colorées de la Hermannstraße
ne brillent que la nuit.
Du coin de l’oeil, je vois mon voisin sauter par dessus les flaques.
Son bébé est né ce matin,
sa femme vient de s’endormir.
Il est midi, une heure, 15 heures,
je suis cette femme qui dort
et voit Icare en rêve
tombé au bord du chemin,
ses grandes ailes déployées
sans desseins,
brûlées d’inanités.

Et je suis aussi ce garçon si brun
qui saute par dessus
la rambarde,
Yalla, mon frère, ma soeur,
je serai coursier cet été,
étudiant cet hiver,
guerre.
Il ne servirait à rien de le nier,
de vouloir l’effacer,
mais aujourd’hui, je ne regarde pas en arrière.
Je saute par dessus les flaques,
pour ne pas être éclaboussé par le passé.
Yalla, mon frère, ma soeur,
Demain le futur me sourit.

Sur le rebord de la fenêtre,
un mince filet de fumée,
un mégot de cigarette oublié.
Le présent est fait de la matière des souvenirs.

humide,

poreux,

volatil.


Berlin, Hermannstrasse, juillet - août 2021