Etats de mes lieux



Séries et variations 

L’espace est un corps imaginaire comme le temps un mouvement fictif.


Paul Valéry, Tel quel II, 1943




Etats de mes lieux 
Lieux : Espaces géographiques à la poétique variable.

Mes lieux : Ceux que je fréquente quotidiennement, qu’ils soient réels ou fictifs, ceux qui me donnent envie d’écrire, ceux qui entrent dans mon processus d’écriture et le transforment.


Etats :

Faire des états des lieux, c’est empiler les différentes réalités les unes sur les autres et regarder où l’on se trouve et pourquoi. C’est s’interroger sur soi et regarder le monde bouger, l’un vers l’autre, dans un flux continu de mots dits et retenus, de souffle expirés et inspirés.


La langue :

Je vis à Berlin, j’écris en français. Les langues s’entrechoquent dans mon quotidien, qu’en est-il à l’écrit ? Les mots se mettent-ils à bruire autrement lorsqu’ils se retrouvent tout à coup côte à côte sur une même page ? C’est ce que j’explore avec les versions mono et stéréo d’un même texte.Friction, fiction, expérimentation.


















Variation Tempelhof 1


mono

Arnaud a une théorie, les joggeurs font partie d’une                                                                 vaste communauté.
Quand il en croise un*e en plein effort, il ne manque jamais de lui adresser un signe de la main, connivence                                                                             élastique,
phénomène de fluorescence. Arnaud en élasthane
rebondit sur l’asphalte avec insouciance.

***

Walid court derrière le vélo de son copain,
sarment de vigne noueux, hors d’haleine, nerveux,
au rythme du vieux transistor brinquebalant sur le porte-bagage.
Vaincre et son visage se déchire sous l’effort divin,
Vaincre pour Walid toujours se conjugue au masculin.

***

Mehmet sourit à côté de son père, il a tellement joué au                                                                         jeu vidéo.
Son ventre ballotte quand il court, ça le rend un peu                                                                           malheureux.

Ses joues sont trop rebondies, toujours les mêmes                                                                                 moqueries.
Alors ce matin, il a éteint sa console, enfilé son jogging et dit Lütfen en glissant sa main dans celle de son                                                                                     paternel.

***

Deux silhouettes sur l’herbe déroulent des tapis,
leurs prières s’élèvent dans les éthers.
Klaus tapote sur son portable. Mehl gibt’s noch bei Aldi.
Un bourdon s’épanouit sur une fleur.
Les rues sont vides, le ciel bleu, sans stries, lumineux.

Tempelhofer Feld, un jour de la semaine, avril 2020




Variation 3

stéréo

Elle a troqué ses patins à glace contre des skates,
Schneeschauer, Raureif, Frost,
klimpernde Wörter am Winterhimmel.
Grande, légère, les cheveux blonds parsemés de blanc, elle virevolte sur la piste. Pirouette auf der Flugpiste,
et atterrit vor grünem Grund
sous le regard indifférent des corneilles,
plumes sombres sur pelouse verte,
krächzendes Flügelschlagen, rollende Räder.

Glänzt, gleitet, glisse, sur la piste lisse
immer wilder durch den Wind,
sourit au vent
Windaffine
S’envole
Wirbelwind
                  mit Elan

                                un homme d’à peine 40 ans


                                                                 ihr Verehrer?

Son élève, son disciple, son amant du moment.
                                                                    Peut-être?

Et atterrit les bras tendus par le plaisir
sur la glace noire du bitume.
Groß, hell, blondes Haar,
Lautes Vogelschaar.
Trois mots pour dire la valse blanche de l’hiver
Schneeschauer, Raureif, Frost,
neige, gel, frimas.
Sie hat ihre Schlittschuhen gegen Inline getauscht.

Tempelhoferfeld, samedi 11h00, janvier 2021



















































Thérapie de choc avec le sous titre juste avant d’aller manger est sorti sur le podcast des Autrices de Berlin pour la 8ème Lesebühne - scène pour lire.


































Variation  4   

mono



Elle avale une gorgée d’air froid,
tend les muscles de ses cuisses,
dilate ses poumons.
Inspiration.
La sensation de piqûre se répand dans l’oesophage,
le froid brûle ses poumons.
Elle décolle à petites foulées,
coudes serrés contre le corps
rythme balancé.
Expiration.

Froid
            chaud
                        chaud
                                chaud

Froid

Les muscles se détendent.
Le cerveau se vide.
L’air circule.
Le corps se réchauffe.

Froid
            chaud
                        chaud
                                chaud

Froid

La piste défile sous ses pieds.
Balancements réguliers du corps,
coudes serrés, petites foulées,
elle entre en méditation.


Tempelhoferfeld, un autre samedi 12h30, janvier 2021







Thérapie de choc 




Moscou, 1939.
Dans la nuit du 16 au 17 avril, ils sont 43 800 à attendre l’ouverture des grands-magasins.
Ils veulent tout acheter.
Ce qui nous choque d’abord, c’est le nombre, sa précision,
ce qu’il dit sur la réalité à un moment donné.

Saint Pétersbourg, 1994.
Elles sont des milliers près des stations de métro
Дунайская
Ки́ровский заво́д            
Электроси́ла
à battre le froid devant leurs minuscules étalages,
une paire de chaussette, un service à thé, des boucles d’oreille dorées.
Tout est à vendre.
112 625 entreprises d’état viennent d’être privatisées.
Les prix en Russie ont explosé.
Ce qui les choque, c’est la brutalité avec laquelle leur vie a été balayée.

Grande-Bretagne, 2009.
La revue médicale The Lancet publie une étude qui corrèle les réformes économiques au taux de mortalité de la population.
3,2 millions de morts, c’est probablement le nombre de victimes de la thérapie de choc en Russie.
Un chiffre imprécis, contesté, un essai de dire une réalité difficile à quantifier.
A la Columbia University, Jeffrey S. est horrifié,
à Chicago, Milton F. agacé.
Leur plan fonctionnait si bien pourtant sur le papier.

Berlin, Hermannstrasse, mai 2020.
Seule, ivre morte, allongée en travers de la chaussée,
elle attend.
Le coup sourd de la voiture au moment où elle percutera son corps.
Le choc qui va la réveiller.
La thérapie qui pourra la délivrer.
Elle n’a presque plus rien à perdre,
elle n’a plus personne où aller.
Tout est de sa faute,
elle n’avait qu’à mieux écouter, mieux travailler, mieux se plier.
Elle n’a qu’elle à blâmer.
Elle ne fait probablement pas le lien entre sa vie,
les thèses parues dans The Lancet en 2009,
les théories néolibérales de Jeffrey S. et Milton F. et la brutalité des réformes économiques mises en place dans les années 90 en Pologne par Leszet B.
Elle est trop jeune pour ça et, probablement, pas assez cultivée.
Alors elle se conditionne lentement au choc.
Ce que je me dis d’abord au moment où je la vois,
seule,
ivre morte,
allongée au milieu de la Hermannstrasse,
c’est que j’aurais préféré ne pas la voir,
ne pas m’approcher
ne pas la toucher,
ne pas l’aider à se relever,
mais que son corps est lourd et chaud
quand elle s’appuie sur moi pour marcher et
que son poids sur moi me fait l’effet d’un choc.

Berlin, Unterführung am Monbijoupark,
dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2020.
Il est seul lui aussi.
Il était.
Il s’appelait.
Il est né en Syrie,
Il est mort à Berlin.
Quand le couteau s’est enfoncé une deuxième fois dans son ventre,
son corps n’a pas tenu le choc.
C’était un adolescent,
il avait 13 ans.
Ce qui nous choque d’abord,
c’est son âge,
sa jeunesse,
ce que sa mort dit sur sa vie, sur la brutalité, sur la réalité à un moment donné.
Et ce qui me touche, moi, personnellement,
c’est que lui, je savais comment il s’appelait, qui il était.
Je le connaissais.
Sa mort quand je l’apprends me fait l’effet d’un électrochoc.


Berlin, Hermannstrasse, avril - novembre 2020.